Synthese4

 

L’entrepreneuriat culturel,
une aventure collective ?

animée par Patrick Longchampt (journaliste)
avec Elisabeth Chouteau (PTCE Le Moulin Créatif), Sarah Trichet-Allaire (L’embarcadère), Cécile Aupiais (Aski Conseils/Oz), Pascal Maillard (Les Gens de la Lune), Franck Legrand (L’Igloo, Phare Ouest).


L’entrepreneuriat collectif a-t-il toujours existé ou bien commence-t-il tout juste à se structurer ? Quelles raisons amènent les entrepreneurs à travailler ensemble et comment le monde de la culture s’organise autour de ces modes collaboratifs ? Autant de questions débattues lors de la table-ronde animée par Patrick Longchampt, président de la FRAP (Fédération des Radios Associatives en Pays de la Loire), en présence d’entrepreneurs de la région des Pays de la Loire.

Les formes de collaboration dans le secteur culturel

Si le collectif semble avoir toujours existé dans le domaine de la culture, l’entrepreneuriat suscite aujourd’hui de nombreuses formes de collaboration, à l’image de certaines structures se regroupant pour mutualiser leurs forces. Six producteurs musicaux indépendants des Pays de la Loire ont créé le Collectif Phare Ouest, pour être présents sur des scènes musicales plus importantes. Selon Franck Legrand, membre de Phare Ouest et directeur de L’Igloo à Angers, s’inscrire dans une logique collective était une façon d’avoir une meilleure visibilité, d’accéder à des événements à rayonnement national voire international, et d’accélérer le développement de chacun des membres du collectif : « S’organiser collectivement permet de mutualiser les moyens et de réduire les coûts liés aux tournées et aux productions. Cela permet d’impulser de nouvelles dynamiques, de réfléchir ensemble à ce qui va bénéficier le plus à chacun d’entre nous. Par exemple, pour pouvoir produire au MaMA, nous avons fait le choix de présenter KO KO MO, sous les deux identités LMP, la structure de production du groupe, et Phare Ouest, le collectif, ce qui a permis à tous les membres d’être représentés lors de l’événement ». Cette démarche leur a ensuite permis d’être présents également au Trans Musicales, de se produire régulièrement aux Trois Baudets à Paris et de faire un show-case au BIS, Biennales internationales du spectacle à Nantes. Le collectif permet à chaque producteur d’exister en tant que tel et de développer son propre réseau.

La collaboration dans le domaine culturel se fait souvent de façon informelle. Elisabeth Chouteau représente le Moulin Créatif à Montaigu : « Il n’y a pas toujours besoin d’association pour travailler ensemble et pour mutualiser des moyens techniques ou humains ». Le Moulin Créatif est un projet collectif, lui-même issu d’un collectif, Icroacoa, qui regroupe 26 associations autour de Montaigu. Le Moulin Créatif vise à créer des passerelles avec les acteurs économiques « hors culture » et à formaliser les collaborations. Il implique des artistes, des techniciens, des intermittents du spectacle, des structures de location de matériel, etc. « Le collectif Icroacoa accompagne les associations culturelles et de loisirs dans le but de créer des événements, le Moulin Créatif a quant à lui la vocation plus large de structurer économiquement le secteur culturel et créatif sur le territoire de Montaigu », explique Elisabeth Chouteau.

La collaboration se retrouve aussi dans l’ADN des structures, en particulier des associations culturelles. « Les Gens de la Lune sont nés comme ça », affirme Pascal Maillard. Cette association regroupe des professionnels et porteurs de projets artistiques. Son objectif est de favoriser l’échange et l’entraide, la mutualisation de moyens et compétences, tel un local de stockage ou des compétences autour de la problématique de la paie, qui demande souvent un investissement temps pénalisant les petites structures. Pascal Maillard explique que la démarche des Gens de la Lune est différente de celle d’un collectif qui proposerait de se développer ensemble, de façon très intégrée en se revendiquant l’un de l’autre.

Cette forme de structuration en réseau est courante et permet de mettre en œuvre des opérations collective. Dans le Livre, par exemple, comme en témoigne Sarah Trichet-Allaire, créatrice de La Librairie de L’embarcadère, il y a un réseau régional qui rassemble les libraires : « L’association régionale des librairies indépendantes (ALIP) sert à mutualiser des actions et services, malgré les identités différentes des librairies adhérentes. Par exemple, le portail des librairies des Pays de la Loire permet de commander un livre en ligne et de le retirer dans la librairie de son choix, sans présager de l’identité de la librairie ». L’association et son permanent sont hébergés dans les locaux de Mobilis, le pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire.

Le collectif pour structurer son entreprise culturelle

Certains entrepreneurs dont également fait le choix d’une démarche collective dès la structuration de leur entreprise. Ainsi, La Librairie de L’embarcadère à Saint-Nazaire a été créée sous le format de SCOP (Société Coopérative et Participative), à laquelle s’est adossée une association appelée Des voix au chapitre « pour impliquer et réfléchir avec d’autres personnes ». Pour Sarah Trichet-Allaire « La dimension collective est un atout pour entreprendre . Elle a permis d’impliquer la clientèle au projet ». Elle a servi de marque de fabrique à la librairie et cela résonnait avec l’histoire du territoire et de la ville. L’association Des Voix au Chapitre existe toujours et s’inscrit comme soutien à la librairie : « Chaque client peut y adhérer, bénéficier de réductions et s’impliquer pour des petits travaux, des ventes sur les événements culturels, etc. ».

Cécile Aupiais, Aski Conseils, travaille dans la mise en relation des territoires et des porteurs de projets culturels. Elle aussi a choisi le collectif pour développer son entreprise en rejoignant la coopérative d’activités et d’emploi OZ pour les outils proposés (formation, outils de gestion, etc.) et pour être en réseau : « J’avais envie d’être dans un projet collectif. J’ai testé ma capacité à décrocher des contrats, formaliser un réseau, etc. Et maintenant je suis entrepreneur salariée dans la coopérative » indique-t-elle.

Clés et contraintes du collectif

Pour travailler en mode collectif, comme en témoigne Sarah Trichet-Allaire « il faut parfois lâcher ses propres choix et accepter le regard de l’autre ». Selon Elisabeth Chouteau : « Un projet collectif prend plus de temps que la création de son propre projet, ce qui demande de respecter le rythme et l’engagement de chacun. A certains moments, on est observateur, à d’autres moments, on sera acteur et moteur ». Pascal Maillard pense que la base du travail en collectif est la bienveillance. Les Gens de la Lune proposent des bureaux partagés : « Un des mal-être de la vie en association, c’est justement l’isolement et la présence humaine devient alors un atout. Les gens se rencontrent et se rejoignent sur des vocations artistiques, un peu spontanément, et vont parfois lancer des projets en commun ».

Dans la coopérative Oz, chaque entrepreneur met son temps disponible pour mettre en place des projets collectifs, explique Cécile Aupiais : « S’il n’y a pas la volonté de créer ensemble, le collectif ne peut pas fonctionner. C’est important qu’il y ait aussi des pilotes de cette vie collective ». Pour Franck Legrand, le collectif permet les compromis car les décisions sont prises collectivement : « C’est avant tout une façon de manager le projet qui va permettre de favoriser la prise de décision commune. Plutôt que travailler chacun de notre côté entre deux réunions collectives, nous avons décidé d’avancer sur le projet lorsque nous sommes tous ensemble. La dynamique collective permet d’être plus efficace ».

L’importance du sens que l’on donne au projet

Des freins peuvent être repérés dans les modes de travail collectif, notamment dans les métiers « passion » ou les associations culturelles engagées, avec la problématique de la place entre le salarié, sa passion ou son engagement, et du temps qu’il souhaite donner à la structure. Pour Franck Legrand, ne pas avoir de projet solide autour duquel construire et faire vivre le collectif peut engendrer des difficultés : « En parallèle de Phare Ouest, je travaille également dans un autre collectif qui propose des prestations de services, mais le projet se résume à de la mutualisation de moyens, à réduire les coûts d’achat de matériel. Cet état d’esprit qui fait la part belle au « business » ne nous permet pas d’avancer correctement ».

Les différences de projets, d’objectifs, de tailles de structures et d’implication entre les parties-prenantes d’un collectif est selon Elisabeth Chouteau, à la fois un frein et un atout : « Des projets peuvent se créer entre différents professionnels. Mais dans d’autres collectifs plus hétérogènes, tous ne sont pas sur les mêmes attentes : les professionnels peuvent espérer un retour direct, quand par exemple des bénévoles vont juste souhaiter participer à une action du territoire ». L’autre frein est le temps dédié à l’installation d’une dynamique collective et d’une motivation sur le long terme, selon elle.

L’économie des modèles collectifs

Certaines formes collectives peuvent donner lieu à des formes innovantes d’échange. Au Moulin Créatif, sans avoir été jusqu’à créer une monnaie, il y a un système de contreparties. « Si un membre réalise un produit ou une prestation, la contrepartie offerte peut être réalisée sous forme de service : sous-location d’espace, espace de co-working, etc. ». Au sein de l’association Les Gens de la Lune, les prestations concernant le traitement technique de la paie et le conseil sont payantes et calculées en fonction de la masse salariale et du temps passé. Ce modèle peut représenter une iniquité selon Pascal Maillard : « Plus on est une petite structure, avec souvent moins de compétences, plus on a besoin de conseils et de temps. Les plus petits se retrouvent parfois à payer davantage ». Même si Les Gens de la Lune sont aidés par les collectivités, ce qui leur permet de financer les postes, l’association réfléchit à la façon d’optimiser leur temps de production depuis la fin des emplois aidés, y compris pour la coordination d’événements et les actions culturelles dans les écoles. Pascal Maillard rajoute qu’il reste difficile de réaliser une marge sur ce type de prestations.

L’implication des artistes dans l’entrepreneuriat culturel

Il est intéressant de questionner le degré d’implication des artistes dans ces projets collectifs afin de savoir s’ils participent aux instances de gouvernance ou s’ils sont bénéficiaires des prestations. « Au Moulin Créatif, c’est le cas : la co-présidente est artiste-créateur, d’autres artistes sont impliqués » témoigne Elisabeth Chouteau.

Franck Legrand explique que Phare Ouest se positionne différemment comme l’employeur des artistes et des intermittents : « Les groupes de musique ont compris la dynamique du projet. Ils y sont sensibilisés mais n’interviennent pas sur le projet Phare Ouest ». Pour Pascal Maillard, les artistes sont souvent impliqués dans plusieurs structures associatives qui tiennent grâce à cet investissement. Par conséquent, un collectif comme Les Gens de la Lune réunissant ces mêmes structures, a des difficultés à mobiliser les artistes qui n’ont plus vraiment de temps disponible.

Entreprendre bénévolement ou professionnellement ?

Beaucoup d’initiatives sont à l’origine des activités portées par des bénévoles qui finissent par souhaiter une professionnalisation du projet, mais le passage de l’un à l’autre n’est pas toujours évident. « J’entreprends dans la culture depuis 20 ans et je me suis jamais fait un salaire » intervient Damien Forget qui précise : « Entreprendre dans la culture, c’est quoi ? Est-ce qu’on entreprend bénévolement, professionnellement ? La professionnalisation d’un projet dans le milieu culturel est compliquée. Avec le collectif Icroacoa, on a cherché à générer une économie pour soutenir la professionnalisation du collectif avec plusieurs salariés permanents. Celui-ci est finalement revenu sur un modèle basé sur le bénévolat et le militantisme, le projet est différent mais cela n’a pas eu pour conséquence une diminution des activités. Au contraire, le collectif est revenu sur ses bases : faire de la musique, et de ce point de vue, il y a plus d’activités, plus de concerts et plus de fréquentation ».

L’entrepreneuriat culturel et artistique reste fragile. Cependant, les entrepreneurs actuels ne travaillent plus individuellement, dans leur atelier ou en développant leur propre projet. Il existe de véritables dynamiques collectives, pouvant être considérées comme des chances pour les territoires et pour les artistes. Il y a une foule de modèles et des fonctionnements hybrides. Chacun peut y trouver son compte, être et rester indépendant sans s’isoler et sans perdre le sens du collectif.

 

crédit photo ©_David_Gallard_@_Clack