Synthese2

Du projet créatif/culturel au projet entrepreneurial :
formes, facettes et enjeux de l’accompagnement

par Sandrine Emin (GRANEM, Université d’Angers), Nathalie Schieb-Bienfait (LEMNA – Université de Nantes – IAE) et Sylvie Sammut (Université de Montpellier, Labex Entreprendre).


Le paysage de l’accompagnement entrepreneurial dans le domaine culturel se densifie avec le déploiement de dispositifs proposés par des structures aussi bien généralistes que spécialisées. A travers cette conférence, Sandrine Emin (Granem-Angers) et Nathalie Schieb-Bienfait (Lemna-Nantes), universitaires travaillant sur l’entrepreneuriat culturel, analysent l’offre nationale et ligérienne en intégrant une présentation des travaux de l’universitaire Sylvie Sammut1 (Labex Entreprendre-Montpellier) qui a participé au livre blanc sur l’accompagnement entrepreneurial. Leur analyse est ponctuée par les témoignages d’artistes, de porteurs de projet, d’entrepreneurs créatifs.

Une diversité de formes d’accompagnement pour des parcours singuliers

Tout au long de son parcours, un entrepreneur dispose de diverses formes d’accompagnement, pouvant se compléter afin de répondre au mieux aux problématiques de conception et de mise en œuvre de ses activités culturelles et créatives et à l’évolution de son projet au cours du temps. Ces types d’accompagnement sont multiples.

Pour créer Seenapsis, un studio de jeux vidéo, Alexandre Martin et ses associés se sont rapprochés d’Atlangames, une association fédérant les structures menant des activités relatives aux jeux vidéo en Pays de la Loire et en Bretagne. L’objectif était de structurer leur activité d’un point de vue métier en trouvant des compétences sur les aspects techniques et sur la gestion de projet dans le jeu vidéo. En parallèle, ils ont fait appel, via leur expert-comptable, à un expert pour monter leur structure et réfléchir à une vision stratégique à 5 ans. Dans un autre secteur, l’artiste plasticienne Eva Taulois s’est appuyée sur Documents d’artistes Bretagne pour bénéficier d’un regard extérieur et d’une aide sur la constitution d’un portfolio. Elle a ainsi mieux diffusé son travail et est rentré en contact avec les structures de diffusion, lieux de résidence, centres d’arts ou fonds régionaux d’art contemporain.

De son côté, Claire Jacquinod, architecte urbaniste, fondatrice de La Troisième main, s’est orientée vers la Boutique de gestion (BGE). Dans le cadre d’un accompagnement individuel, elle a pu définir ses activités et un projet à partir de son idée de départ. Un autre opérateur, les Ecossolies, lui a ensuite apporté des conseils pour développer son activité dans le secteur de l’Economie sociale et solidaire (ESS). Elle y a bénéficié d’un accompagnement collectif avec le concours de l’Atelier Pop-Corn. Cela lui a permis de « rendre son projet compréhensible au monde ». Aujourd’hui, Claire Jacquinod est hébergée par la coopérative Oz où elle consolide son modèle et apprend à devenir « chef d’entreprise ». L’accompagnement par les pairs qui s’y déploie lui semble important : « Je trouve très intéressant de travailler avec des gens qui ne font pas la même chose que moi. On se retrouve avec l’envie de monter des projets communs ».

Ainsi, les parcours présentés relatent la diversité des types d’accompagnement identifiés par Sylvie Sammut, dont notamment le mentorat et le tutorat, c’est-à-dire des formes d’accompagnement par les pairs que l’on retrouve au sein des réseaux et des collectifs, mais également dans les espaces de coworking. Ils se traduisent par l’apport de conseils techniques sur des problématiques sociales, fiscales, législatives ou métier. L’accompagnement peut aussi consister en un « coaching ». Il s’agit de faire progresser la personne sur des dimensions personnelles et professionnelles. Par ailleurs, les acteurs de l’accompagnement peuvent aussi être les lieux de diffusion et de création. C’est le cas d’Olivia Grandville qui, en tant que danseuse chorégraphe et créatrice de la compagnie La Spirale de Caroline, est artiste associée au Lieu Unique à Nantes.

Même si certains porteurs de projets ne se voient pas comme « entrepreneur », tous sont engagés dans des démarches de type entrepreneuriale : ils partent d’une idée, explorent, recherchent et agencent des ressources, organisent leur activité. Eva Taulois se positionne davantage comme chercheuse qu’entrepreneuse. Son projet est avant tout un projet de vie, celui d’une artiste qui travaille à l’atelier et réalise des expositions. Son objectif n’est pas tant d’en faire un projet économique que d’en vivre, sachant que ses besoins et ses aspirations financières sont modestes. Claire Jacquinod, de son côté, se considère véritablement comme entrepreneur : « Cela m’intéresse de travailler mon modèle économique car c’est une façon de faire passer mes valeurs. C’est un projet professionnel à part entière, je veux qu’il soit viable et pérenne ». Alexandre Martin, lui, a créé son entreprise en pensant à un projet de vie, fondé sur sa passion du jeu vidéo, qu’il veut mener à bien et dont il veut vivre.

Comment définir l’accompagnement entrepreneurial ?

Pour définir l’accompagnement entrepreneurial, Sylvie Sammut part des travaux de Maéla Paul et présente deux approches complémentaires. La première consiste à voir l’accompagnement comme un processus organisé par une tierce partie, s’inscrivant dans la durée et permettant à un porteur de projet de bénéficier d’un apprentissage, d’un accès à des ressources, de services logistiques, d’une mise en réseau, de conseils et d’aides à la décision. La deuxième approche consiste à définir l’accompagnement comme un processus qui sollicite l’autonomie à travers l’interpellation de compétences ou de ressources, sans être dans une posture d’expert ni dans une posture standard. C’est avant tout un travail de proximité, d’animation et de mise en réseau, selon des modalités singulières et dans un contexte donné. Sylvie Sammut insiste sur la prise de mesure de la singularité de l’individu et de l’interaction entre l’accompagnant2 et l’accompagné. Elle parle de « passeur et de passant ». L’objectif de l’accompagnement est de transmettre mais aussi de rendre le projet et le porteur de projet autonome.

Un paysage de l’accompagnement kaléidoscopique et concurrentiel !

A travers son étude (intégrée au Livre Blanc sur les structures d’accompagnement à la création d’entreprises en France, LabEx Entreprendre, Monpellier, mars 2014), Sylvie Sammut constate que l’écosystème actuel de l’accompagnement est très fourni sur le plan national, au point d’en devenir un marché en tant que tel.

Parmi les structures généralistes, se retrouvent les structures traditionnelles de l’accompagnement (Boutiques de gestion, Réseau Initiative France, Chambres de Commerce et d’Industrie, Chambres des métiers, etc.). D’autres structures sont spécialisées, à l’image de l’ADIE pour le micro-crédit. Parmi ces spécialistes, Sylvie Sammut parle des « médiatisés », ceux dont tout le monde parle (incubateurs, start-up, etc.) mais qui ne sont pas ceux qui accompagnent le plus de projets ou génèrent le plus de création d’activités. Les « ciblés » représentent une catégorie plus récente, se positionnant sur des publics particuliers, à l’image du Moovjee pour les jeunes entrepreneurs ou de Pépites pour les étudiants. Autre catégorie en développement, les « émergents » font référence aux espaces de coworking ou aux fablab, mais aussi aux lieux privés, à l’image des structures bancaires qui accueillent des projets et créent des lieux d’incubation.

Par ailleurs, d’anciens acteurs se repositionnent dans cet univers, notamment les experts-comptables, les consultants privés, les pôles de compétitivité et clusters. Enfin, un certain nombre d’universitaires travaillent aussi sur l’accompagnement et produisent des travaux dans le but d’éclairer les réseaux d’accompagnement.

L’ensemble de ce réseau a un caractère très volatile selon Sylvie Sammut. Il est tel un échiquier, avec des positions à prendre, des publics à capter, et reflète une certaine forme de concurrence dans les offres. Face à cela, des entrepreneurs n’hésitent pas à se faire multi-accompagner, ce qui explique aussi les formes de concurrence entre les acteurs et leur repositionnement en fonction des demandes. En effet, l’accompagnement est un kaléidoscope qui se construit autour de plusieurs noyaux, se réalise tout au long du cycle de vie d’une entreprise ou d’une activité. Il s’adresse aussi bien à l’entrepreneur en tant que tel, qu’à son organisation.

Et l’accompagnement dans le champ culturel ?

Selon l’enquête réalisée en Pays de la Loire par Sandrine Emin et Nathalie Schieb-Bienfait en amont de l’édition 2018 du Forum Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire, l’offre d’accompagnement des porteurs de projets artistiques, culturels ou créatifs, est très structurée et se positionne à toutes les étapes du projet entrepreneurial, de l’idée de l’entreprise jusqu’à son développement.

L’accompagnement proposé recouvre le processus de création artistique et de production, la création de l’entreprise et son développement. Les secteurs les plus accompagnés se rapprochent des modes de fonctionnement classiques, en termes de dynamique économique ou d’accès à un marché. Ainsi, les métiers d’art ont été les plus cités par les accompagnateurs traditionnels, bien avant les secteurs du design, du numérique et de la musique. Le spectacle vivant et les arts plastiques semblent plus modestement accompagnés.

Les pratiques d’accompagnement des entrepreneurs culturels s’inscrivent dans un continuum. A une extrémité, une demande d’accompagnement informel, parfois ad hoc et revendiquée – conjuguant conseils auprès des pairs, prise de contacts, stages ou ateliers auprès des plus anciens – permet de mieux s’approprier les conventions du secteur d’activité. A l’autre extrémité, l’on retrouve l’accompagnement recherché auprès des structures classiques de l’accompagnement à la création d’entreprises. Ce type d‘accompagnement est avant tout observé auprès des entrepreneurs de certains secteurs, ceux situés dans les cercles 2 et 3 du modèle de Throsby : design, architecture, vidéo, artisanat d’art…. Au sein de ce continuum, se situent également les acteurs du conseil privé (experts comptables, avocats) et les experts spécialisés dans le domaine culturel – notamment des agences/bureaux/structures de production – qui accompagnent la production, la diffusion, la stratégie de développement, la communication des artistes – ou encore les structures de portage.

Parallèlement, afin de professionnaliser leurs pratiques, les artistes et acteurs culturels sont de plus en plus encouragés dans leurs démarches entrepreneuriales par les structures dédiées à l’accompagnement artistique et culturel. Cette offre spécialisée par filière (cinéma, danse, musique, arts plastiques, etc.) s’est renforcée en France depuis quelques années. En effet, les entrepreneurs du champ de la culture « stricto sensu », situé dans le premier cercle du modèle de Throsby, situent plus difficilement les acteurs traditionnels de l’accompagnement entrepreneurial et s’orientent prioritairement vers des acteurs de leur univers d’activités tels que les centres d’art, les lieux de création ou de diffusion, les lieux de résidence artistique, les réseaux de filières. Ceux-ci leur semblent plus susceptibles de les aider dans la construction de leur projet, réseau, identité et visibilité artistique.

L’accompagnement des entrepreneurs culturels en Pays de la Loire

Ainsi en Pays de la Loire, trois types de structures cohabitent, sans être systématiquement en lien les uns avec les autres :
. Les acteurs traditionnels de l’accompagnement, également acteurs historiques, proposent une offre généraliste, à l’image des Sup’Porteurs de la Création.
. Les acteurs de l’accompagnement entrepreneurial spécialistes du domaine culturel, tels que les différents Pôles régionaux de coopération des filières culturelles (Le Pôle dans les musiques actuelles, Mobilis pour le Livre, PAV pour les arts visuels, La Plateforme pour le cinéma-audio-visuel), ou encore la coopérative Oz, qui jouent un rôle important, notamment dans la mise en relation.
. Les structures qui conseillent et accompagnent la professionnalisation des artistes, comme Musique et Danse en Loire-Atlantique, Trempolino, ou Amac, qui s’engagent de plus en plus sur des postures entrepreneuriales. Les bureaux/agences/structures de production et de développement d ‘artistes s’inscrivent également dans ce positionnement, à l’image de Bora Bora Productions.

En termes de services, l’accompagnement ligérien se caractérise avant tout par une offre de services axée sur l’information, le conseil et la mise en relation. L’offre est principalement orientée sur les projets déjà établis, bien plus que sur les phases amont du projet, et semble moins développée sur la formation et l’accès au financement. La mutualisation, via des bureaux, moyens techniques ou plateformes technologiques, serait encore peu présente. Par ailleurs, les acteurs n’identifient pas d’offre en matière d’expérimentation qui leur permettrait de tester un certain nombre de concepts.

Quels axes d’amélioration ?

Le public présent lors de la conférence a livré ses réflexions. Cela peut ainsi constituer une base de diagnostic dans une perspective d’amélioration.

Olivier Roncin dirige la société de production nantaise Pois Chiche Films, spécialisée dans les documentaires pour les chaînes nationales et internationales. Il témoigne être un partenaire de la création : « je produis des œuvres, et non des projets, car il y a une interrelation entre l’auteur-réalisateur et le producteur ». Pour lui, les grands opérateurs de l’accompagnement des entreprises ne répondent pas aux besoins du domaine culturel, essentiellement pour une raison de temporalité : « Nous sommes des petites entreprises, dans un stop and go permanent, il faut aller vite ».

Marc Martinez est gérant et co-directeur de la Coopérative Oz, qui se positionne en intermédiaire à travers un accompagnement classique mais en proximité avec les filières artistiques. Selon lui, pour qu’un artiste devienne entrepreneur culturel, cela nécessite un passage d’une logique d’ingénierie culturelle à une démarche prospective entrepreneuriale. Il considère qu’ « accompagner un entrepreneur culturel, ce n’est pas accompagner son métier, c’est accompagner sa réalité de chef d’entreprise ». Le changement d’objectif pour l’entrepreneur culturel est important. C’est la viabilité économique du projet qui doit être prise en compte, contrairement au projet artistique pour lequel l’objectif est de faire exister l’œuvre et la diffuser.

De son côté, Véra Le Saux accompagne des porteurs de projet à la Creative Factory by Samoa à Nantes. Pour elle, l’accompagnement doit commencer dans les cursus de formation, avec des interventions professionnelles permettant de se rendre compte de la réalité de l’environnement économique. Elle note qu’il est intéressant de constater la façon dont les professionnels de l’accompagnement interagissent entre eux. Cela peut permettre la résolution de problématiques concrètes de porteurs de projets.

Ainsi, ont pu s’exprimer un certain nombre de besoins des entrepreneurs culturels : sur l’amont des projets, sur les questions de financement, sur la mise en place de démarche commerciale, sur le fait de disposer d’espaces d’expérimentation ou d’ateliers. La chaîne de l’accompagnement dans l’univers des activités culturelles et créatives ne semble pas suffisamment bien identifiée par les porteurs de projet. Elle manque donc probablement de visibilité. Et pourtant, si comme l’indique Véra Le Saux, « il n’y a pas un seul parcours, il y a plusieurs parcours », celui-ci est essentiel pour les entrepreneurs culturels pour qu’ils puissent bénéficier du bon accompagnement au bon moment et qu’ils aient une lisibilité de l’offre en la matière sur leur territoire.

 

[1] En l’absence de Sylvie Sammut, Sandrine Emin et Nathalie Schieb-Bienfait se sont faites les portes parole de ses propos.

[2] S. Sammut préfère parler d’accompagnant plutôt que d’accompagnateur.

 

Repères bibliographiques

  •  LabEx Entreprendre (2016) « Exploration de l’écosystème français de l’accompagnement entrepreneurial », n°14, avril 2016, Montpellier.
  • LabEx Entreprendre (2014), « Livre blanc sur les structures d’accompagnement à la création d’entreprises en France. Panorama des structures d’accompagnement en termes de management et de performance », mars 2014, Montpellier.
  • Chapain C., Emin S., Schieb-Bienfait N. (2018), « L’entrepreneuriat dans les activités créatives et culturelles : problématiques structurantes d’un champ d’étude encore émergent », Revue de l’Entrepreneuriat, vol.17, n°1, p.7-28.
  • Charles-Pauvers B., Schieb-Bienfait N., (2010), « La compétence entrepreneuriale : la gestion des ressources humaines au service des démarches d’accompagnement : Le cas des coopératives d’activité et d’emploi »,  Gestion 2000, p.107-122.
  • Emin S., Schieb-Bienfait N., (2007), « Projets entrepreneuriaux de l’économie sociale et solidaire : propositions pour de nouveaux cadres d’analyse », Economie et Solidarités, vol. 38, n° 1, p. 127-155.
  • Maëla M., (2004), « L’accompagnement : une posture professionnelle spécifique », L’Harmattan, Paris, 351p.
  • Sammut S. et Girbau-Grimoin M.H., (2016), « Dossier de 10 pages sur le positionnement stratégique du réseau d’accompagnement par rapport aux autres acteurs de l’écosystème » (suite à l’animation de l’Université du Réseau Initiative France), juin 2016, Lille.
  • Throsby D. (2008), « The concentric circles model of the cultural industries », Cultural Trends, vol. 17, n°3, p.147-164.

 

crédit photo ©_David_Gallard_@_Clack