Issue de secours pour le spectacle vivant ?

Issue de secours pour le spectacle vivant ?

Lorsque le gouvernement lance en mai le premier plan de déconfinement, Romain Viala, chercheur et responsable du Pôle Recherche et Innovation à l’ITEMM, oriente ses travaux vers les probabilités de contagion du public dans les salles de concerts pour permettre la création d’un outil objectif d’aide à la décision et à la reprise d’activité. Reprise partielle aujourd’hui complètement suspendue par les nouvelles mesures sanitaires. État des lieux.

L’empire de Romain ?

Je suis né à Besançon, dans l’Est de la France, où j’ai vécu jusqu’à l’année dernière, avant d’arriver au Mans à l’Institut Technologique des Métiers de la Musique (ITEMM). Je suis titulaire d’une licence Physique et Chimie, d’un master Mécanique et Ingénierie et je suis docteur en mécanique et sciences de l’ingénieur. J’ai soutenu une thèse qui avait pour objet le comportement vibratoire des instruments de musique et comment le simuler en prenant en compte les incertitudes et variabilités propres au bois dans un instrument. J’ai toujours été intéressé par la recherche, grâce à la science-fiction au départ. J’aime également beaucoup la musique, passion née de ma pratique de la guitare au lycée puis plus tard du violon et d’autres instruments. Je suis passé un peu par tous les styles de musiques : reprises de standards dans des bals, j’ai aussi joué en orchestre symphonique / philarmonique.

À un niveau très amateur, je fabriquais mes propres guitares. Il n’y a pas une musique mais des musiques. Le pluriel ne se résume pas.

L’institut ?

L’ITEMM, c’est un centre de ressources et de formation, avec une partie qui concerne le Certificat d’aptitude professionnelle et le brevet des métiers d’art (réparateur, restaurateur, technicien, fabricant, …). La majorité de nos effectifs sont des apprentis en entreprise, les autres sont des étudiants à temps-plein. Les différents instruments représentés à l’ITEMM sont le piano, les guitares, les instruments à vent. On y découvre également la régie son et une année sur deux les accordéons. Sur le choix des instruments étudiés : la création de l’école est liée à l’aspect historique de la mise en place d’une formation autour du piano. En France perdurent quelques manufactures d’instruments à vent. Et puis en termes de volumes, les guitares représentent le plus de ventes. Il est nécessaire d’avoir des luthiers spécialisés dans chacun de ces instruments. Nous n’enseignons ni les percussions, ni les instruments du quatuor (violon, alto, violoncelle et contrebasse qui sont enseignés à Mirecourt dans les Vosges).

L’outil ?

À l’origine, il y a le projet PIC (Protocoles pour Instruments contre la CoVID-19), avec la Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale (CSFI) qui avait pour but d’aider les magasins, ateliers et écoles de musique à l’époque de la reprise d’activités. Trois modes de contagion sont alors reconnus par l’OMS : le contact, qui nous amène à une réflexion sur le nettoyage et la désinfection des instruments, sans les abimer. Les gouttelettes, qui sont des grosses particules qui peuvent être émises lorsqu’on parle, tousse ou souffle. Et enfin, les aérosols qui sont des petites particules soupçonnées aujourd’hui d’être vectrices de transmission. Il existait déjà dans la littérature scientifique un certain nombre de modèles qui permettaient d’évaluer le risque de transmission par aérosol de la maladie. Nous en avons adapté un, propre au milieu du spectacle vivant, qui s’appelle OPERA (Outil Probabiliste pour l’Évaluation du Risque par Aérosols). Nous prenons en compte un maximum de facteurs : présence de chanteurs, danseurs, musiciens à vent, autres types de musiciens, jauge de spectateurs… : nous faisons un calcul du risque, qui n’est pas une valeur absolue, mais qui nous permet de comparer différentes situations. Qu’advient-il si par exemple je raccourcis ma représentation d’un quart d’heure ? Ou si j’amplifie le renouvellement de l’air ? Pour ce faire, nous avons eu besoin d’avoir accès aux données des salles de spectacles. Nous leur avons envoyé un questionnaire-sondage. Cinquante environ ont répondu. Sur la base des premiers résultats, nous avons pu identifier quels étaient les paramètres les plus influents. Lorsqu’on veut agir sur ce niveau de risque, il faut maitriser la durée du spectacle. Il faut suivre également la circulation par départements du virus : plus il y a de malades dans une zone géographique, plus il y a de risque qu’ils se rencontrent. Le volume de la pièce est évidemment prépondérant, tout comme le renouvellement de l’air. Beaucoup de salles de spectacles modernes renouvellent plusieurs fois par heure l’air respiré par les spectateurs. Enfin, les masques sont utilisés en premier lieu contre les grosses gouttelettes et contribuent aussi à lutter de manière partiellement efficace contre les fines particules infectées.

À bout de souffle ?

C’est un euphémisme. Le secteur du spectacle vivant a été et continue d’être particulièrement touché par la crise sanitaire. La reprise est vitale pour l’économie des porteurs de projet. Dans certains contextes, elle n’a pas été pour l’instant possible, notamment les concerts avec spectateurs debout. La situation est très préoccupante. Notre objectif est que les autorités puissent prendre des décisions avec le maximum de méthodes scientifiques. Il faut multiplier les approches, l’idée étant d’avoir des éléments différents et des outils multiples au service de chaque secteur de l’économie. À titre personnel, cette crise m’a appris la compatibilité des produits désinfectants avec le revêtement des instruments de musique. Et aussi à être encore plus réactif qu’avant, les semaines passant à une vitesse folle. Nous avons mis en place une veille scientifique et technique sur les articles qui sortent, pour croiser l’état de nos recherches et de connaissances actuelles. Nous sommes loin de maitriser tous les paramètres du virus.

Article écrit par Bouger en Mayenne

Vélorution culturelle.

Vélorution culturelle.

Nicolas Dorbon et la compagnie Organic Orchestra requestionnent l’écosystème autour du spectacle vivant et de la communication. Imaginée avant la crise, ONIRI 2070 est une création sonore et visuelle, itinérante et autonome en énergie. Les contraintes sanitaires ont fait exploser les sollicitations. Retour vers le futur.

Le petit Nicolas ?

Je suis né en 1981 à Thonon-les-Bains, en Savoie. J’ai suivi des études littéraires puis une école de traduction en anglais et allemand. Attiré très jeune par le secteur de la musique et du spectacle vivant pour lequel j’ai été bénévole puis stagiaire, je me suis éloigné de ce cursus pour m’orienter vers un Master « Management et communication des entreprises culturelles » que j’ai obtenu à l’IUP Denis Diderot. Quand j’ai commencé ma formation, le terme « Management » m’apparaissait un peu comme un gros mot. On nous a fait comprendre assez rapidement qu’une entreprise culturelle était une entreprise comme une autre, avec des spécificités de financements et de nature d’activités. L’aspect économique demeure le même, industriel ou culturel. La différence est que l’humain prime au-delà de toute autre considération. J’ai travaillé pendant une dizaine d’années chez Zutique Productions à Dijon, en tant que chargé de programmation et de production. En 2006, j’ai rencontré Ezra, beatboxer angevin, qui venait d’organiser le 1er championnat de France. Alors qu’Internet était balbutiant, nous souhaitions mettre en réseau les acteurs de cette pratique pour en développer la création artistique. En 2007, j’ai créé le Human Beatbox Festival, événement unique en Europe entièrement dédié à la création autour de la voix et du corps. Je suis arrivé à Nantes en 2015 pour intégrer Pick Up Production qui organise entre autres le festival Hip Opsession, structure avec laquelle j’avais déjà co-organisé le championnat de France de Beatbox. En 2017, je me suis lancé en indépendant en management, en production, en booking et en régie. Après 13 années en tant que permanent pour des associations, j’ai eu envie de diversifier et développer mes propres activités.

La compagnie ?

La compagnie Organic Orchestra, c’est un projet innovant qui produit des créations à la fois contemporaines et populaires, transdisciplinaires, immersives et collaboratives. Notre créneau est l’expérimentation et le travail en équipe. Beaucoup de personnes différentes interviennent dans des champs très variés. Il y a à la fois des développeurs, des graphistes, des techniciens, des musiciens, des ingénieurs, … qui travaillent dans l’objectif commun de présenter des expériences artistiques qui vont au-delà du spectacle. L’équipe s’est formée à travers les différents projets. Nous collaborons très régulièrement avec un noyau dur et d’autres compétences plus ponctuelles en fonction des besoins spécifiques. Ayant créé́ un puissant laboratoire de créativité́ et un réseau d’intervenants, nous expérimentons des formes nouvelles dans des champs aussi divers que le spectacle vivant, les installations interactives, la transmission pédagogique ou la recherche collaborative au travers de résidences et de workshops.

L’archipel ?

Notre dernière création ONIRI 2070 est un spectacle poétique, sonore et visuel, itinérant et autonome en énergie. Cette création a démarré il y a deux ans, à l’occasion d’une tournée sur les iles du Ponant. Nous sommes partis de Brest pour arriver jusqu’à Nantes. Notre tournée en voilier a lancé l’aventure. ONIRI 2070, c’est un archipel qui va voir le jour dans 50 ans. Juliette Guignard, documentariste et chanteuse, a proposé à ses interlocuteurs de se projeter à la place des habitants de cette future cité. A partir de cette récolte de témoignages, Juliette a fait un découpage de différentes paroles pour les intégrer dans ce spectacle. Ezra à la musique et Alexandre Machefel à la vidéo compilent en temps réel ces paroles d’habitants. Le spectacle consomme exactement 660 wattheures pour sa réalisation. Nous sommes partis du constat d’Ezra qui dans sa carrière professionnelle a par exemple été invité au Japon pour y passer à peine 48 heures, ou encore faire un Tourbus avec Camille avec des trajets géographiquement incohérents, un jour à Marseille, le lendemain à Berlin et le surlendemain à Brest. Ce mode de tournée l’a fait réfléchir sur la manière de passer du temps sur les territoires et comment les découvrir. Opter pour un projet très peu énergivore a amené le récit d’ONIRI 2070 : comment nos pratiques actuelles peuvent continuer d’exister avec des besoins qu’il faut réduire drastiquement ? Comment la musique électronique amplifiée avec des procédés analogiques avancés devient est-elle compatible avec la sobriété énergétique ? Le voilier demeure trop aléatoire, lent et cher pour une tournée. Nous avons donc décidé de partir avec 4 vélos et 4 remorques. Le matériel technique est alimenté par les batteries de l’assistance électrique des vélos. Imaginé pour des jauges de 120 personnes avant la crise sanitaire, ce projet intime a été compatible avec les contraintes qui en ont découlé. Aucune date n’a été annulée, certaines se sont même ajoutées. Cette création de territoire a beaucoup parlé aux structures organisatrices et a rencontré un vif succès.  Nous espérons donner des idées à d’autres pour que vive le spectacle vivant, hors les murs.

Article écrit par Bouger en Mayenne